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jeudi 17 novembre 2016

617-UN THÈME BIBLIQUE : DANIEL, BEL ET LE DRAGON (DN 14)-3

 - Bible de Reims, B.M. Reims, Ms. 18, fol. 62v, Est de la France, vers 1120-1140. Dans le cadre de l’initiale D de DANIHELE de la Préface de Jérôme au Livre de Daniel, le prophète, imberbe, est représenté avec le corps de trois-quarts et le visage de profil, vêtu à la mode persane, avec le manteau, la tunique courte et le bonnet phrygien. Le prophète tend l’un des pains meurtriers, apportés dans un repli de son sac, au dragon situé à sa droite ; le monstre se retourne et saisit de sa gueule dentée la nourriture ainsi offerte.


VOIR LE DÉBUT DE CET ARTICLE



LES ŒUVRES ROMANES
  
A l’époque romane, les thèmes étudiés sont présents dans l’enluminure comme dans la sculpture. 

ENLUMINURE
Quelques manuscrits des XI° et XII° siècles proviennent d'Italie, d'Espagne du Nord et de Bourgogne. 
Seule la Bible catalane de Roda (Paris, B.N.F., Ms. latin 6-3), qui date du second tiers du XI° siècle, présente un cycle dessiné ancien et exceptionnellement détaillé des Livres des Prophètes et consacre cinq  pleines pages illustrées au Livre de Daniel (fol. 64 à 66v)


- Bible de l'abbaye Saint-Pierre de Roda (Catalogne), Paris, B.N.F., Ms. Lat. 6 (3), fol. 66 v°, milieu ou troisième quart du XI° siècle
 (description détaillée ci-dessous).



Une partie du folio 66v détaille le quatorzième chapitre de l’ouvrage en six vignettes successives évoquant dix scènes :


Daniel et le roi Cyrus au Temple de Bel : alors qu’un serviteur répand de la cendre sur le sol, l’un des prêtres émerge du passage secret débouchant sous l’autel pour dérober de la nourriture et signifier ainsi le festin nocturne,

Daniel renversant l’idole devant le roi et L’Arrestation des prêtres de Bel : l’image montre le subterfuge découvert. Daniel, devant le roi, renverse l’idole de Bel du bout d’un bâton alors qu’un soldat armé d’une lance, dans un geste semblable, arrête les prêtres à leur sortie du passage secret. Dans cette image, comme dans la précédente, le dieu Bel est représenté sous les traits d’un homme imberbe, avec les cheveux courts et une coiffe faite de quatre éléments (plumes ?) ; assis les jambes croisées à l’orientale, il est vêtu, écarte les bras et fait un geste de la main gauche.

- Daniel empoisonnant le serpent : en présence du roi couronné, Daniel est représenté imberbe et auréolé, la tête tournée vers le serpent représenté sous la forme d’un dragon ailé, situé à sa gauche ; Daniel a cependant le buste de face et les jambes tournées vers le roi. Le dragon dévore déjà l’une des boulettes mortelles alors que le prophète s’apprête à lui en lancer deux autres.

- Les Babyloniens menaçant le roi Cyrus,

- Daniel dans la fosse aux lions, nourri par Habacuc transporté par l’ange,

et L’exécution des ennemis de Daniel, dévorés par les sept lions.


SCULPTURE
Les quelques manuscrits romans s'ajoutent aux modèles antiques et tardo-antiques (sarcophages, verres gravés, coffrets), voire mérovingiens (sarcophages, plaques-boucles avec les représentations de Daniel entre les lions et de Daniel entre les lions secouru par Habacuc) qui ont pu influencer les sculpteurs.

Il faut tout d'abord insister sur le fait que cet article, visant à mettre en lumière les épisodes de Bel et du Dragon, possède deux gros défauts : il isole les œuvres de leur contexte (sculptures) et donne une vision faussée de l'ensemble des représentations consacrées à Daniel. En effet, il ne faut pas s'y tromper, l'écrasante majorité des scènes romanes consacrées à Daniel repose sur l'épisode de la Fosse aux lions (Dn.6 et Dn.14). Seuls 10% environ des œuvres évoquent les épisodes étudiés.


En ce qui concerne le contexte, il apparaît plus évident sur les reliefs romans mais est plus diffus lorsqu'il s'agit d'ensembles de chapiteaux. Il faut donc préciser que les chapiteaux de Bel et du Dragon s'inscrivent le plus souvent dans un ensemble où la scène de Daniel dans la fosse aux lions prédomine en place (grand chapiteau ou face centrale du chapiteau) et en nombre (souvent deux chapiteaux ou plus consacrés à ce thème, auxquels s'ajoutent les chapiteaux d'autres campagnes de construction), et voisinent avec de nombreux chapiteaux où se note la présence de lions affrontés et de lions  accostant, imposant ou dévorant des personnages (Babyloniens jetés dans la fosse ou pécheurs), celle de scènes de combats d'hommes confrontés à des animaux ou à des monstres (serpents, dragons, quadrupèdes) parmi lesquelles on reconnaît parfois Saint-Michel ou Samson, et celle d'images de Salut (élus aux bras levés, aigles) et de victoire

Enfin, comme sur les sarcophages paléochrétiens, les scènes étudiées voisinent avec d'autres thèmes et notamment le Péché originel, l'Adoration des Mages, la Tentation du Christ ou encore la Parabole du pauvre Lazare et du Mauvais Riche, et il sera nécessaire (dans un prochain article) de revenir sur les liens symboliques qui relient toutes ces scènes entre elles.

Près d'une trentaine d'exemples sculptés ont été recensés, essentiellement des chapiteaux mais aussi quelques reliefs qui datent majoritairement du XII° siècle. Ils ornent indifféremment toutes les parties de l’édifice religieux (crypte, chœur, transept, nef), au nord comme au sud, et à l’intérieur comme à l’extérieur (chevet, portail, cloître)

Ils sont localisés dans le nord de l’Espagne et surtout dans le quart sud-ouest de la France (Landes, Gironde, Lot-et-Garonne, Corrèze), dans une région marquée notamment par l’influence de Toulouse, Moissac, Saint-Sever, les routes de pèlerinage vers Compostelle et les échanges avec l’Espagne du Nord.
Peut-être faut-il placer l’émergence de ces thèmes dans le cadre des relations artistiques établies vers 1100 entre le chantier de Saint-Sernin de Toulouse (chapiteau de Daniel de la tribune ouest du croisillon sud) et celui de la cathédrale de Jaca (Espagne, Aragon, chapiteaux de Daniel du portail ouest et du cloître) ?


- Chapiteau de  la cathédrale de Jaca (Aragon), portail occidental, ébrasement sud, vers 1100 (1095-1115).
 Ce chapiteau semble offrir, sur la face principale, la scène de Daniel brandissant le serpent entre deux figures nues saisies d'effroi (babyloniens) et, sur une face latérale détériorée (non visible ici), la scène de l’Arrestation ou du châtiment des prêtres de Bel (Dn.14,21-22)
Le chapiteau voisin (non visible ici) montre la scène de Daniel dans la fosse aux lions secouru par Habacuc et accosté du roi.


 - Chapiteau déposé provenant du cloître de la cathédrale de Jaca (Aragon), (fonts baptismaux de l’église Santiago y Santo Domingo de Jaca), début du XII° siècle.
Le chapiteau, ponctué de têtes humaines et de gueules de lions, montre notamment Daniel (à droite) portant son sac de pains empoisonnés et tenant le serpent.


- Chapiteau de la crypte de l’ancienne église Saint-Girons d’Hagetmau (Landes, diocèse d’Aire, vers 1120-1130). Ce chapiteau  réserve deux de ses faces (non visibles ici) à la Parabole du mauvais riche (Lc.,16,19-31) et présente sur les deux autres faces Daniel empoisonnant le serpent
Daniel, de profil, lance une boulette au dragon. Le monstre, sculpté sur la face voisine, est représenté avec un corps puissant et de longues ailes ; il enroule et déroule (pendant son agonie ?) ses magnifiques anneaux recouverts d’écailles, une boulette encore visible dans sa gueule dentée placée sous la volute d’angle.


Au centre de la France, un groupe de chapiteaux berrichons (Indre, Cher, Allier) s’avère cependant différent et semble relever, pour sa part, du rayonnement des chantiers de Saint-Benoît/Loire, Bourges et Déols. La présence d'un chapiteau au porche de Saint-Benoît/Loire relance notamment le problème de la datation de la sculpture de cet édifice. 



- Chapiteau de l'étage du porche de l'abbatiale Saint-Benoît/Loire, XI° s. (fin du XI° s. ?).
La scène, dédoublée, montre Daniel tenant de la main gauche le dragon et de l'autre tirant la barbe du roi, en présence d'une petite tête évoquant l'idole de Bel. La queue du dragon enserre le cou de babyloniens se tenant par la taille (lien des prêtres de Bel et des ennemis de la vraie foi).



Enfin, quelques chapiteaux en Bourgogne (Gourdon, Sâone-et-Loire, début du XII° siècle) et sur ses marges (Bâgé, Ain et Rozier-Côtes-d'Aurec, Loire, milieu du XII° siècle) montrent la présence des thèmes  étudiés sur ce territoire, ce qui est confirmé par l'enluminure du second quart du siècle (Bible de Saint-Bénigne de Dijon).



- Chapiteau de l'église Notre-Dame de Gourdon (Saône-et-Loire), (retombée nord de l'arc triomphal ?), vers 1100 (1090-1110). Daniel, debout à l'angle du chapiteau (nu ?), au milieu de motifs cosmiques, tient de la main gauche le serpent (qui se déroule sur la face centrale) et de la droite une boule de pain empoisonné. Un autre personnage (peu visible) apparaît à l'angle opposé, bras écartés (à nouveau Daniel ?).



Globalement, l'ensemble des exemples est situé en France méridionale, au sud de la Loire et principalement en Aquitaine. Si les styles et traitements des chapiteaux sont différents dans les groupes évoqués, il y a cependant des similitudes sur le plan des compositions et du choix des scènes. 
Le détail donne cependant une vision beaucoup plus complexe et des liens différents. Si l'on prend par exemple le chapiteau de Rozier-Côtes-d'Aurec, (Loire), il évoque par son contexte architectural l'influence bourguignonne, par sa composition le chapiteau berrichon de Saint-Désiré (Allier) (les deux édifices dépendaient depuis la seconde moitié du XI° siècle du prieuré de Saint-Michel-de-Cluse en Piémont) et par son style l'influence espagnole.


Quelques rares œuvres évoquent l’ensemble du chapitre 14 avec la représentation ou l'évocation des trois scènes mais le plus grand nombre illustre deux épisodes seulement.


- Chapiteaux du pilier sud de l’entrée du chœur (partie droite) de la cathédrale de Chur (Suisse, Grisons), fin du XII° siècle. Alors que la corbeille principale est consacrée à la scène de Daniel entre les lions secouru par Habacuc et accosté du roi, les trois plus petits chapiteaux de droite présentent respectivement sur l’angle, la figure de Bel, celle du roi Cyrus assis (identifié par une inscription) et celle du dragon. Il est à noter que les petits chapiteaux présentent simplement les protagonistes, sans aucune narration. L’idole de Bel est ici une figure mi-humaine mi-démoniaque aux bras levés qui se présente nue avec une tête monstrueuse cornue et repose sur une colonnette torsadée. Le dragon, présenté de face, déroule sous ses ailes éployées (refaites) toutes les circonvolutions de son corps de reptile. Les faces et chapiteaux de gauche (non visibles ici) présentent Habacuc sur la face latérale du grand chapiteau, puis deux figures d'anges encadrant un évêque sur les trois petits chapiteaux de gauche.



- Chapiteau (faces ouest, sud et est) de l'église de Saint-Désiré (Allier), mur gouttereau nord de la nef, vers 1120. La corbeille, en partie bûchée, offre sur la face centrale, Daniel présenté debout et de face, vêtu d’une courte tunique échancrée au col. Il tient de la main droite la gueule d’un simple serpent mort et tire, de la gauche, l’extrémité torsadée de la barbe d’une tête d’angle  (peut-être reliée à un corps de serpent ou accostée d’un nœud d’entrelacs). Par ce geste, Daniel semble renverser l’idole de Bel et jeter son culte à bas, en la tirant par une barbe évocatrice des figures babyloniennes ou bien détourne la figure du roi du culte de Bel, jeté à bas. Dans les espaces situés entre les figures, un décor orne le fond des deux faces étudiées : un motif de rayons domine ainsi le corps du serpent dressé et plusieurs motifs végétaux schématisés entourent encore le prophète.



- Chapiteau (faces ouest et sud) de Rozier-Côtes-d’Aurec (Loire), mur gouttereau nord de la nef unique, milieu du XII° s. Daniel s’apprête à lancer, de la main droite, une boule de pain empoisonnée au dragon latéral (prêt à dévorer une boule qu’il tient déjà entre ses pattes) et saisit vigoureusement de la gauche un élément torsadé (comme sur la pyxide en ivoire du VI° s. de Moggio et comme sur le chapiteau de la fin du XII° s. de la cathédrale de Chur). Cette torsade semble être une colonnette dépourvue de chapiteau qui se répète, encadrant symétriquement la scène ; Daniel renverse probablement la colonne qui porte la statue de Bel. Il est à noter que les motifs qui entourent ici la tête du prophète et dominent celle du dragon sont nettement des motifs cosmiques. Le style du chapiteau, comme de l’ensemble sculpté de l’édifice, évoque celui des églises pyrénéennes (Sud-Ouest, Comminges, Espagne du Nord)La face est du chapiteau (non visible ici) est seulement ornée de feuilles simples, identiques à celles des angles inférieurs de la face centrale sud.


LES PERSONNAGES
Dans ces œuvres romanes, Daniel est indifféremment représenté barbu ou imberbe, tête nue, coiffée d’un bonnet (juif) ou exceptionnellement nimbée (Bible de Roda). Il est vêtu d’une tunique longue (Espagne du Nord et Sud-Ouest de la France) ou bien coupée au genou (Centre de la France), et souvent dans ce cas échancrée au col et ceinturée à la taille. Il est parfois également vêtu d'un manteau mais n'est qu'exceptionnellement revêtu du costume persan (Bible de Reims). Il porte enfin quelquefois (comme Habacuc), autour du cou, un sac de tissu hémicirculaire où les pains empoisonnés destinés au dragon sont entassés et visibles (chapiteau déposé du cloître de Jaca, Aragon ; relief de Saint-Paul-lès-Dax, Landes ; Bible de Reims). Son nom apparaît parfois gravé sur le chapiteau (chapiteau déposé de Quittimont, chapiteau suisse de Chur, Grisons).
Daniel est enfin quelquefois accosté (comme le serpent) de symboles cosmiques et d'étoiles (Gourdon, Saône-et-Loire ; Saint-Désiré, Allier ; Rozier-Côtes-d'Aurec, Loire) à l'image des œuvres paléochrétiennes et mérovingiennes. Il est enfin parfois accosté d'anges (même en l'absence d'Habacuc (Rebordàns, Galice ; Yermo, Cantabrie) ou d'un aigle, comme sur la pyxide en ivoire du VI° s. de Moggio (Neuilly-en-Dun, Germigny, Chur, Yermo) ou d'oiseaux affrontés buvant au calice (La Celle-Condé, Cher) qui évoquent l'épisode de la Fosse et plus globalement les victoires divines de Daniel.

Le roi, parfois présent aux côtés de Daniel, est généralement barbu (barbe souvent bifide). Il est parfois identifié par les insignes du pouvoir, trône, sceptre ou couronne (Bible de Roda) et peut être en plus identifié par une inscription (chapiteau de Chur, Grisons). 

L’idole de Bel est représentée désormais mais reste rare elle-aussi ; elle adopte soit une forme humaine masculine, coiffée de plumes, vêtue (Bible de Roda) ou non (Châteaumeillant, Cher), soit une forme simiesque (singes cordés de Neuilly-en-Dun et Germigny-l'Exempt, Cher), soit encore une forme monstrueuse et démoniaque, dentée ou cornue (Saint-André-de-Bâgé, Ain ; Yermo, Cantabrie ; Chur, Grisons). L'idole de Bel apparaît parfois tombée (Yermo, Cantabrie) ou en train de chuter de son autel (Bible de Roda) ou de la colonnette qui lui sert de piédestal (Chur, Grisons).


Le serpent sacré des babyloniens reste un simple reptile

(chapiteaux de Jaca, Aragon ; Loarre, Aragon; Gourdon, Saône-et-Loire ; Saint-Désiré, Allier ; Rebordàns, Galice) avec parfois une tête monstrueuse qui rappelle certains monstres mérovingiens (La Celle-Condé, Cher) mais il apparaît le plus souvent comme un grand dragon pourvu de deux ailes (greffées sur le dos ou le haut des pattes), avec deux pattes antérieures griffues et corps et queue de serpent (sans ailes à Beaulieu, Corrèze), formant parfois de nombreux anneaux et occupant une large partie de la corbeille (exemples aquitains). 
La scène représente généralement le serpent en train de manger l'une des boules empoisonnées mais il apparaît également tenu par Daniel (Saint-Benoît/Loire, Loiret ; Gourdon, Saône-et-Loire ; Saint-Désiré, Allier ; portail de Jaca, Aragon), peut-être même déjà mort.

D'autres figures apparaissent parfois dans les épisodes étudiés : Habacuc, un moissonneur, un évêque (chapiteau suisse de Chur, Grisons), des figures de babyloniens adeptes de Bel et du dragon. Parfois réduites à de simples têtes apparaissant derrière les personnages principaux, ces figures ne sont pas toujours identifiables.  



- Chapiteau de Yermo (Espagne, Cantabrie), portail sud, ébrasement gauche, vers 1203.
Daniel en prière, domine à l'angle deux grands lions ; il est accosté à gauche d'un ange tenant la bordure de la fosse et présentant le Livre, et à droite d'une figure démoniaque tombée.
Le chapiteau voisin montre le châtiment des babyloniens livrés aux lions par la chute et la dévoration d'un personnage.



AMBIGUÏTÉ DES SCÈNES 
Les motifs qui ornent les scènes de Daniel 14 sont souvent semblables à ceux de beaucoup d'autres et donc ambigus, ce qui explique notamment que les scènes étudiées n'ont été que rarement identifiées. En effet, les lions, dragons et serpents ou les figures symétriques accostées de deux monstres sont légion dans l'art roman. A l'inverse, sur des chapiteaux clairement consacrés à Daniel, il arrive que les lions se mélangent avec des rinceaux végétaux ou que leur queue se transforme en serpent et la première impression peut faussement laisser croire à une représentation de Daniel et le dragon.

Une scène présentant un homme empoisonnant un dragon n'est pas non plus toujours la preuve de la présence de Daniel. Ainsi dans une Bible du Mont-Saint-Michel ornant l’initiale du Livre de Michée (Bordeaux, BM, Ms. I, fol. 240v, U de Uerbum, vers 1070-1100) ou dans la Bible anglaise de Bury St Edmunds (Cambridge, Corpus Christi College, Ms. 2, fol. 328v, vers 1130-1135), il s'agit bien de la représentation de Michée, même s'il est probable qu’il y ait là l'influence de l’iconographie de Daniel.
Dans le Psautier anglais de Saint-Alban (Hildesheim, bibliothèque de la cathédrale, vers 1130), l'initiale S du psaume 58(57) est ornée d'un homme présentant un pain au dragon (en relation avec les versets 4-6) ; il ne s'agit pas d'une représentation de Daniel mais plus probablement de celle d'un impie faisant une offrande au démon, l'adorant et le nourrissant.

L’ambiguïté peut même perdurer après l'identification des scènes, cette fois sur l'identité d'une figure ou sur la symbolique d'un motif.
Ainsi, la présence d’un dragon dans une initiale enluminée du Livre de Daniel ou de son Prologue ne doit-elle pas être considérée comme une allusion systématique au chapitre 14, même lorsque Daniel est représenté ; le dragon y est en effet généralement symbolique des puissances du Mal, de Babylone et ses souverains, comme notamment Nabuchodonosor (Dn.1,1) ou Antiochus IV Épiphane (Dn.7,7-8).
Le pain tendu par Daniel, en l'absence de la figure du serpent, est la preuve du passage d'Habacuc et du rôle salvateur de la parole divine et non celle de l'épisode du Serpent.

Le motif le plus ambigu des scènes de Dn. 14 est certainement celui du motif torsadé tenu ou tiré par une main. Il se trouve sur quatre chapiteaux : Saint-Désiré, Saint-Genès-de-Châteaumeillant, Rozier-Côtes-d'Aurec et Chur.
A Saint-Désiré et à Châteaumeillant, le motif est nettement celui d'un pan de barbe bifide d'une tête d'homme d'angle ; cependant alors que ce pan de barbe est tiré par Daniel à Saint-Désiré (comme d'ailleurs à Saint-Benoît/Loire), il est tiré par Bel à Châteaumeillant. Sur la face opposée de même chapiteau de Châteaumeillant, le motif torsadé est cette fois la colonnette d'un édifice qui peut être celui du palais du roi, du temple de Bel ou de la ville de Babylone.
A Rozier-Côtes-d'Aurec, le motif torsadé semble une colonnette qui occupe les deux angles de la corbeille ; est-il là une évocation des colonnes du temple de Bel que Daniel détruirait comme un autre Samson ou bien celle d'une colonnette portant l'idole de Bel, comme c'est clairement le cas à Chur, et comme c'était déjà le cas sur la pyxide de Moggio au VI° siècle ? Ces colonnettes évoquent-elles seulement un cadre de composition, comme c'était le cas sur les sarcophages paléochrétiens où elles rythmaient et séparaient les scènes ?
Que déduire de tout cela, le motif torsadé étant tour à tour l'évocation de la figure du roi et de celle de l'idole de Bel et de son temple ? Est-ce tout simplement l'évocation du contexte mésopotamien de la scène ? 

Alors que nous pensions cerner le sens de ces scènes, tout nous échappe ! Essayons par exemple de détailler les scènes du chapiteau de Châteaumeillant (Cher, milieu du XII° siècle), uniquement visibles sur des agrandissements photographiques. 


- Chapiteau (faces ouest et sud) de l'église Saint-Genès de Châteaumeillant (Cher), grande arcade de la nef centrale, côté nord, milieu du XII° s. 
(description détaillée ci-dessous).



La composition en est étrange, l'un des deux lions de la scène de Daniel occupant le centre de la corbeille ! L'extrémité de la queue de ce lion s'épanouit en fleuron et dessine au-dessus de son corps une double volute ; l'une de ces volutes semble se terminer par une petite tête de serpent ou se souder avec le corps de ce dernier et va finalement marquer le centre du dé, accostée à droite d'une petite tête démoniaque (Bel ?). Notons que le lion semble tenir une boule de l'une de ses pattes avant (pain ?) et qu'il semble en tenir une autre dans la gueule, à moins que ce ne soit l'extrémité de la ceinture de la tunique de Daniel.
L'angle droit de la corbeille est occupé par la figure de Daniel (la tête sous une coque végétale de tradition berrichonne), et la face latérale droite est occupée par le deuxième lion (vertical) au-dessus duquel se découvre la petite tête d'un nouveau personnage (roi ?) sous un élément d'architecture porté par deux très petites colonnettes torsadées (Babylone ?). Notons que Daniel tient de la main gauche la queue de ce deuxième lion, queue qui se confond au final avec l'autre extrémité de la ceinture qui enserre la tunique du prophète.


- Chapiteau (faces nord et ouest) de l'église Saint-Genès de Châteaumeillant (Cher), grande arcade de la nef centrale, côté nord, milieu du XII° s. (description détaillée ci-dessous).



L'angle gauche de la corbeille nous offre lui, une figure symétrique à celle de Daniel qui se révèle être uniquement une grosse tête humaine à la barbe bifide. Sur la face latérale gauche, un être nu et étrange couronné de plumes (Bel ?) se dirige vers l'angle et tient l'un des deux pans de barbe de la grosse tête humaine (roi ?). Est-ce la conquête impérative et décisive du roi, ici par Bel (ailleurs par Daniel) qui est évoquée par ce geste ?



LISTE DES ŒUVRES ROMANES RECENSÉES

Il semble probable qu'il existe des chapiteaux italiens, allemands et britanniques des scènes de Dn. 14 mais aucune ne semble avoir été identifiée à ce jour.

MANUSCRITS (ITALIE)
- Jérôme, Commentaires sur le Livre de Daniel, Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, Pal. Lat. 173, fol. ?, vers 1001-1015.
- Bible de la cathédrale San Fortunato de Todi, Vatican, Bibl. Vat. Lat., 10405, fol. 160 v° (lettre A du Livre de Daniel ?), XI° siècle.

MANUSCRITS (ESPAGNE)
- Bible de l'abbaye Saint-Pierre de Roda (Catalogne), Paris, B.N.F., Ms. Lat. 6 (3), fol. 66 v° (6 vignettes/10), milieu ou troisième quart du XI° siècle.

MANUSCRITS (FRANCE)
-  Bible de l'abbaye de Reims, B.M. Reims, Ms. 18, fol. 62 v°, Est de la France, initiale D de Danihele de la Préface de Jérôme au Livre de Daniel, vers 1120-1140.
- Bible de l'abbaye Saint-Bénigne de Dijon, B.M. Dijon, Ms. 2, fol. 324, initiale A de Anno du Livre de Daniel, vers 1125-1150.

SCULPTURES (ESPAGNE)
- Chapiteau de  la cathédrale de Jaca (Aragon), portail occidental, vers 1100 (1095-1115).
- Chapiteau déposé provenant du cloître de la cathédrale de Jaca (Aragon), (fonts baptismaux de l’église Santiago y Santo Domingo de Jaca), début du XII° s.
- Chapiteau de l'église San Pedro del Castillo de Loarre (Aragon), arcature basse intérieure de l’abside, côté sud, vers 1110.
- Chapiteau de l'abbatiale San Bartolomeu de Rebordàns (Galice), chapelle sud du choeur, seconde moitié du XII° siècle.
- Chapiteau de Yermo (Cantabrie), portail sud, ébrasement gauche, vers 1203.

SCULPTURES (FRANCE)
- Chapiteau de l'étage du porche de l'abbatiale Saint-Benoît/Loire, XI° s. (fin du XI° s. ?).
- Chapiteau de l'église Notre-Dame de Gourdon (Saône-et-Loire), (retombée nord de l'arc triomphal ?), vers 1100 (1090-1110).
- Chapiteau de l'église de Neuilly-en-Dun (Cher), mur gouttereau nord de la partie droite du chœur servant de transept, premier tiers du XII° s.
- Chapiteau de l'église de Germigny-l’Exempt (Cher), porche, premier tiers du XII° s.
- Chapiteau de l'église Saint-Denis de Condé, La Celle-Condé (Cher), portail ouest, début XII° s.
- Chapiteau de l'église Saint-Genès de Châteaumeillant (Cher),  grande arcade de la nef centrale, côté nord, milieu du XII° s.
- Chapiteau de Ciron (Indre), (thème non identifié), mur goutterot nord de la nef unique, fin du XII° s.
- Chapiteau de l'église de Saint-Désiré (Allier), mur gouttereau nord de la nef, vers 1120.
- Chapiteau de l'église de La Sauve-Majeure, La Sauve (Gironde), années 1120-1130, baie axiale de l’abside, colonnette sud.
- Chapiteau de l'église de Saint-Girons d’Hagetmau (Landes), crypte, vers 1120-1130.
- Deux des onze reliefs sculptés de l'église de Saint-Paul-lès-Dax (Landes), pourtour de l’abside, côté nord, vers 1120-1130.
- Chapiteau de  l’église Saint-Vincent du Mas d’Agenais (Lot-et-Garonne), arcade de communication entre le chœur et l’absidiole sud, vers 1120-1130.
- Chapiteaux de l'église de Saint-Pierre-de-Quittimont, Lacépède (Lot-et-Garonne), chapiteau nord de l’arc triomphal, et chapiteau colossal déposé et mutilé, transformé en fonts baptismaux, vers 1120-1140.
- Chapiteau de l'église de Laurenque, Gavaudun (Lot-et-Garonne), portail ouest, vers 1120-1140.
- Deux chapiteaux de l’église Saint-Vincent de Saint-Sardos (Lot-et-Garonne), dont un déposé, mutilé et transformé en fonts baptismaux, vers 1120-1140.
- Reliefs mutilés du contrefort ouest du porche sud de l'église de Beaulieu-sur-Dordogne (Corrèze), milieu du XII° s.
- Linteau de l'église de Saillac (thème non identifié) (Corrèze), portail occidental (remanié), XII° s.
- Colonne avec chapiteau et base ornés de Saint-André de Bagé (Ain), arcature de l'abside, milieu du XII° s.
- Chapiteau de Rozier-Côtes-d’Aurec (Loire), mur gouttereau nord de la nef unique, milieu du XII° s.

SCULPTURES (SUISSE) :
- Chapiteaux du pilier sud de l’entrée du chœur (partie droite) de la cathédrale de Chur (Grisons, fin XII° siècle).

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

- ANDRAULT-SCHMITT (Claude), “ L’église de Saint-Désiré ”, Congrès Archéologique de France 1988 p 339-351.
- ASIS GARCIA GARCIA Francisco de, "Daniel en el foso de los leones", Revista Digital de Iconografia Medieval, vol. I, n° 1, 2009, pp. 11-24.
- BEIGBEDER (Olivier) , “ Étude des sculptures de Rozier-Côtes-d’Aurec ”, Lexique des Symboles, Zodiaque, 2° éd. 1989,  p 288, 296, 395, 396, pl. 93-95 et 144.
- BEIGBEDER (Olivier) et OURSEL (Raymond), “ Rozier-Côtes-d’Aurec ”, Forez-Velay Roman, Zodiaque, 2éme éd. 1981, p 229-242, pl. 97 à 117 et étude du chapiteau cité p 233, 239-240 et pl. 112-114.
- CABANOT (Jean), Gascogne Romane, Zodiaque 1978 (« Hagetmau » , p 123-128 et pl. 38-44 ; « Saint-Paul-lès-Dax » p 263-269, pl. couleurs p 262 et pl. 100-109).
- CHAMPEAUX (Gérard de) et STERCKX (Dom Sébastien),“ L’ascension ” (chapiteau de Rozier-Côtes-d’Aurec, Loire), Le Monde des Symboles, Introduction au Monde des Symboles, Zodiaque (1966), 4éme éd. 1989, p 332 et fig. 146.
- CHRISTE (Yves), “ Le portail de Beaulieu - Étude iconographique et stylistique ”, Bulletin Archéologique du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, nouvelle série, 6, 1970, p 57-76.
- CLOULAS- épouse BROUSSEAU (Annie), “ Les sculptures du portail de l’église de Saillac ”, Bulletin de la Société Scientifique Historique et Archéologique de la Corrèze, T LXXXIV, 1962 p 142-150.
- DUBOURG-NOVES (Pierre), Guyenne Romane, Zodiaque, 1969 (thème de Daniel et le Dragon p 323 et 327, Le Mas D’Agenais p 29, Saint-Sardos p 33, Saint-Vincent de Pertignas p 33-34, Saint-Sardos de Laurenque p 294-295 et  pl. 119-122)
- DUBOURG-NOVES (Pierre), « L’église du Mas-d’Agenais », Congrès Archéologique de France, Agenais, T 127, 1969 p 223-236 (Daniel et le dragon p 231).
- DUBOURG-NOVES (Pierre), « L’ art roman en Agenais », Congrès Archéologique de France, Agenais, 1969 p 320-350 (Daniel et le dragon au Mas-d’Agenais et à Saint-Sardos p 348, avec photo du chapiteau de Saint-Sardos).
- DUCOURET (B.), MONNET (T.), « L’église de Rozier-Côtes-d’Aurec », Canton de Saint-Bonnet-le-Château - Entre Forez et Velay, Images du Patrimoine n° 182, Commission régionale Rhône-Alpes, Lyon, 1998 p 7 et p 45-47 .
- DURLIAT (Marcel), La sculpture romane de la route de Saint-Jacques – De Conques à Compostelle, CEHAG, Mont-de-Marsan, 1990 ( portail ouest de la cathédrale de Jaca, p 243-246 et fig. 223-226 ; chapiteau réemployé de Jaca – cloître de la cathédrale ?- supportant les fonts baptismaux de Santiago y Santo Domingo de Jaca, fig. 231 p 249 ; chapiteau du transept de Saint-Sernin de Toulouse, p 114-115 et fig. 76-77).
- ESPAŇOL BERTRAN (Francesca), “ El sometimiento de los animales al hombre como paradigma moralizante de distinto signo : la Ascensión de Alejandro y el Senor de los animales en el romanico espaňol ”, V° Congrés espanyol d’història de l’art, Volumn I, op. cit.,  (chapiteau double du cloître de San Pedro de la Ruà de Estella, Navarre, p 57 et fig. 10 p 64).
- FAVIERE Jean, « Neuilly-en-Dun », Berry roman, collection Zodiaque, 1970 p 173-176  (fig. 94-101), fig. 97-98.
- GRÖGER (Herbert), TOMAMICHEL (Franz), Kathedrale Chur, NZN Buchverlag, Zürich, 1972 (Daniel p 116-125, fig. 121-126, Bel et le dragon fig. 126 p 121).
- LACOSTE (Jacques), « La sculpture romane de la Sauve-Majeure et de ses origines », L’Entre-Deux-Mers et son identité, L’Abbaye de La Sauve-Majeure de sa fondation à nos jours, Camiac-et-Saint-Denis, CLEM, 1996, vol. 1 p 117-136 (Daniel et le dragon à La Sauve-Majeure, Saint-Sardos, Saint-Girons d’Hagetmau et Saint-Pierre-de-Quittimont p 128-129 et note 65 p 135).
- Manuscrits enluminés de la péninsule ibérique, B.N., Département des manuscrits, (AVRIL François, AMEL Jean-Pierre, MENTRÉ Mireille, Saulnier Alix et ZALUSKA Yolanta), Centre de recherche sur les manuscrits enluminés, Paris, B.N., 1982 (Bible de Roda, cycle de Daniel p 38-39, pl. XIV-XXI et C, fol. 66v pl. XVII).
- MORALEJO ALVAREZ (Serafin), “ Aportaciones a la interpretacion del programma iconografico de la catedral de Jaca ”, Homenaje a don Jose Lacarra de Miguel en su jubilacion del profesorado, Estudios Medievales I, Zaragoza, 1977 p 173-198 (Daniel p 179-188 ; Daniel entre les lions fig. 1-2 et 7, Daniel et le serpent sacré, fig. 4 et 8).
- MORALEJO ALVAREZ (Serafin), “ Modelo, copia y originalidad, en el marco de las relaciones artísticas hispano-francesas (siglos XI-XIII) ”, V° Congrés espanyol d’història de l’art, Volumn I, Barcelona 1986, p 89-112 (chapiteau provenant du cloître de la cathédrale de Jaca, fig. 5 et 6 p 107).
- MOURE PENA Teresa-Claudia, "La Fortuna del ciclo de Daniel en el foso de los leones en los programas esculturicos romanicos de Galicia", Archivo Espanol de Arte, LXXXIX, 315, Julio-Septiembre, 2006, pp. 279-298.
- MUNDÓ (Anscari M.), Les Biblies de Ripoll – Estudi dels MSS. Vaticà, Lat. 5729 i Paris, BNF, Lat. 6, Studi e testi 408, Città del Vaticano, 2002 (Bible de Roda, fol 63v-69r, p 289-294).
- OLANETA MOLINA Juan Antonio, "La iconografia de Daniel en el foso de los leones", Donostia-San Sabastian, 13/03/2010 (PDF en ligne).
- OPENSHAW (Kathleen M.), “ The Daniel cycle in the Roda Bible : an expression of its age”, Transactions of the Royal Society of Canada, 1985, 23 (4éme série) p 157-172 (Bible de Roda, fol.64v-66v, fig. 1-6).
- PATIN (Roland), « Les chapiteaux de la nef de Saint-Désiré (Allier) », Bulletin des Amis de Montluçon,  2007.
- PETERLI (Gabriel), „Das Daniel-Kapitell der Churer Kathedrale“,  Bundner-Monatsblatt 1990 (3) p 218-227 Abb. 1-5, (Bel, Cyrus et le dragon, fig. 3).
- WEISBACH (Werner), « Das Daniel-kapitell im Dom von Chur und der dämonische Stoffkreis der romanischen Plastik », Phöbus, 1946, 3-4, p 151-155, Abb.1-4, (Bel, Cyrus et le dragon, fig. 1).