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mercredi 27 décembre 2017

786-GILBERT & GEORGE : DEUX INDIVIDUS, UN ARTISTE, UNE VIE




- GILBERT (né en 1942) & GEORGE (né en 1943), The Singing Sculpture, 1969/1973.
VOIR LE SITE DE GILBERT & GEORGE


COLLABORATION ET CO-CRÉATION ENTRE ARTISTES : 
DUO, GROUPES, COLLECTIFS EN ARTS PLASTIQUES DU DÉBUT DES ANNÉES 1960 À NOS JOURS.



Gilbert Prousch (né en 1942 en Italie) et George Passmore (né en 1943 dans le Devon), se rencontrent le 25 septembre 1967 à la St. Martin's School of Art de Londres. Gilbert a commencé ses études d'art en Autriche et Allemagne, George en Angleterre. 

Leur rencontre à Londres, dans le cours de sculpture d'Anthony Caro (artiste minimaliste), est un véritable coup de foudre et ils vont fusionner dès cet époque en un être unique et signer leurs oeuvres de leurs seuls prénoms. 


"Nous sommes deux individus mais un seul artiste".

Il y a des artistes qui collaborent, pas nous".



Ils inventent et exposent tout d'abord des sculptures portables et ils se prennent en photographie avec elles, les tenant à la main. Ils les abandonnent ensuite pour poser seuls. Face à l'enseignement formaliste dispensé, ils affirment au contraire la place de l'humain et prennent leurs propres corps comme matériaux.


"Nous voulions inventer un art qui s'adresse à tout le monde".


Dès 1967-1969, ils vont être au centre de leurs propres créations et exposer leurs corps dans la rue puis dans les musées pendant des heures (projets au fusain), vêtus d'un costume serré d'homme d'affaires ou "de banquier" des années 1950 (avec cravate et stylo Parker dans la pochette), immobiles ou se mouvant comme des automates à l'instar de sculptures vivantes, le visage recouvert de poudre de bronze, d'or ou d'argent, ou bien accomplissant des gestes du quotidien dans la répétition, tels que chanter, marcher, lire ou boire. En 1969, ils se heurtent au refus de la Tate Gallery d'y créer une crèche où ils joueraient Joseph et Marie entourés d'animaux vivants.


"Nous nous sommes baptisés : Gilbert & George, the human sculpture".

« Avoir toujours la mise élégante et soignée, être détendu, amical, poli et parfaitement maître de soi ».

"Nous voulions nous exposer nous-mêmes".

"Nous étions des Sculptures vivantes vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tout le temps, pour toujours. Nous étions une œuvre d’art. Nous le sommes encore aujourd’hui ».

« Être des sculptures vivantes, tel est notre sang et notre destin, notre passion et notre malheur, notre lumière et notre vie ».

VOIR UN EXTRAIT (2 MN 32) DE LA PERFORMANCE DE
GILBERT (NÉ EN 1943) & GEORGE (NÉ EN 1942), 
THE SINGING SCULPTURE, 1969/1991,
PERFORMANCE CONSERVÉE PAR LA TRACE PHOTO ET VIDÉO,
VERSION COULEUR DE NEW YORK, SONNABEND GALLERY, 1991. 
Cette performance, mise au point en 1967 et 1968 n'a été montrée au public 
(en dehors de la St. Martin's School) qu'à partir de 1969 (pour la première fois à Bruxelles),avant d'être rejouée des dizaines de fois dans les années qui suivirent.
Elle ne durait au départ que le temps du disque écouté une ou deux fois (3 ou 6 minutes) mais elle a ensuite été jouée pendant des heures et notamment pendant 8 heures par jour à Düsseldorf (Allemagne) où les deux artistes étaient présents sur leur socle de sculpture avant même la venue des premiers visiteurs et n'en descendaient qu'après le départ des derniers.

Les deux artistes, en costume, sont montés sur une table (socle), le visage recouvert de peinture métallique bronze ou dorée et sont des sculptures vivantes. Ils imitent les mouvements syncopés des automates en mimant (chant et danse) une chanson triste de Flanagan et Allen, des années 1920, populaire pendant la Seconde Guerre Mondiale, Underneath the Arches, diffusée par un tourne-disque ou un magnétophone et son haut-parleur, placés sous la table. Ils échangent leurs accessoires (canne et gants) après chaque refrain.

"On n'avait jamais la patience d'attendre. Tout ce qu'on pouvait faire le jour même, on le faisait. Le moment déterminant fut sans doute la création de notre singing sculpture. Je ne sais pas comment nous est venue cette idée d'une sculpture chantante et dansante, mais nous avons réalisé que nous pouvions produire une oeuvre d'art d'une grande intensité. C'était très déprimant, les mouvements étaient vraiment tristes, mais tout le monde se sentait étrangement enrichi par l'expérience, les enfants étaient fascinés, les vieilles dames pleuraient..." (Gilbert & George, interview des Inrockuptibles, octobre 1997).



Des vidéos gardent trace de leurs performances dans les musées et galeries mais ils s'emparent eux-mêmes de ce médium, répétant des actions et des phrases sur un fond parfois musical, tout en gardant le visage impassible. Ils fusionnent totalement art et vie, leurs corps et leurs actes devenant oeuvre d'art. Ils n'apparaissent jamais l'un sans l'autre (Gilbert est le plus petit). Cette phase où ils se montrent comme des "Livings Sculptures", avec notamment "The Singing Sculpture", dure jusqu'en 1977 et fait leur célébrité. 



VOIR SUR TATE.ORG
LES VIDÉOS
DONT
Vidéo noir et blanc et sonore (bruits), 7 min., 1970.
"Le titre de ce travail suggère une peinture plutôt qu'une vidéo, et l'action ralentie suggère le regard long et scrutateur d'un artiste examinant son modèle" (Tate).


Vidéo noir et blanc et sonore, 12 min., 1972.
"Le gin-tonic est devenu la boisson préférée de Gilbert et George en 1971. Ils ont choisi Gordon's parce que c'était «le meilleur gin». Pour ce film, ils ont ajouté leurs noms à l'étiquette de la bouteille, de chaque côté de la couronne royale. Les artistes sont montrés assis à une table, en train de se saouler, avec pour musique de fond une bande sonore d'abord d'Edward Elgar (1857-1934, compositeur anglais post-romantique, Pomp and Circumstance, marche pour orchestre, 1901, considérée par les anglais comme leur second hymne national) puis d'Edvard Grieg (1843-1907, compositeur romantique norvégien, Morning Mood, musique de scène écrite pour la pièce d'Ibsen, Peer Gynt, en 1874). Leurs expressions impassibles et la déclaration répétée que "Gordon's make us very drunk" (Gordon nous rend très saouls) crée une scène absurde qui interroge ironiquement l'identité, la nationalité et le « bon comportement »". (Tate)




Dès 1969, ils réalisent des montages photographiques, dont George The Cunt and Gilbert the Shit (en couleur) mais ces derniers se multiplient seulement à partir de 1971, avec des séries photographiques noir et blanc de leurs actions. Les clichés sont présentés dans un cadre fin, mis à plat, espacés et décalés sur le mur, alternant des autoportraits, avec des détails en gros plan de l'environnement naturel, de l'environnement urbain et bétonné ou d'objets dans les scènes d'intérieur. Ils exposent des photographies du réel (des "négatifs" comme ils disent), comme oeuvres d'art à part entière.

Parmi ces séries, signalons les Nature Pieces de 1971 où ils sont présents dans la végétation et les Drinking Pieces de 1972 puis les Drinking Sculptures de 1973-1974, avec des photographies traduisant un état d'ivresse avancé et les montrant en train de boire du gin, de la bière ou du vin dans des pubs.



- GILBERT (né en 1942) & GEORGE (né en 1943), Photo-Piece from Nature Pieces series, 1971,
30 tirages argentiques noir et blanc, 161 x 161 cm.



A partir de 1974, les séries de photos noir et blanc recomposent désormais un format rectangulaire et intègrent des touches de rouge, le jeu de noir et blanc et de couleur dessinant souvent une croix. Progressivement, ils intègrent d'autres couleurs. 



- GILBERT (né en 1942) & GEORGE (né en 1943), Mental n°7 from Mental Pictures series, 1976,
30 tirages argentiques noir et blanc, 187 x 157 cm.



Dès 1980, les photos fusionnent en un photomontage rectangulaire qui utilise de nombreuses couleurs saturées avec une grille de lignes noires en surimpression, donnant un effet de vitrail.



- GILBERT (né en 1942) & GEORGE (né en 1943), Naked Faith, 1982,
242 x 404 cm.



Leurs photomontages s'inspirent de leur vie quotidienne et ils restent les personnages principaux de leurs productions. Ils montrent également leurs amis, l'appartement et le quartier où ils habitent depuis leur rencontre et évoquent Londres et l'Angleterre. Locataires, au départ, d'une puis de plusieurs chambres, ils ont acquis par la suite l'immeuble entier et sont toujours restés dans ce quartier de Spitalfields de l'East End de Londres, quartier de banlieue ponctué d'édifices religieux et peuplé d'immigrés qui est devenu depuis un quartier davantage branché et huppé.

A partir des années 1980, ils ne se présentent plus seulement en costume mais également nus dans des poses parfois trash (Naked Shit Pictures, 1994) qui sont redoublées par les mots crus qui les accompagnent, ciblant la sexualité, les étrons et les fluides corporels parfois vus au microscope. Leurs thèmes, inspirés d'images de presse et de photographies personnelles soigneusement classées dans leur atelier, ne se limitent cepandant pas à la sexualité mais se regroupent autour de la vie et de la mort, de la jeunesse, des questions sociales, de l'argent, du racisme, de la violence, de la religion.



- GILBERT (né en 1942) & GEORGE (né en 1943), Human Shits from the Naked Shits series, 1994,
253 x 426 cm.



"Aborder les sujets tabous avec notre allure de petits bourgeois conventionnels, c'est bien plus fort".


"Il faut interdire la religion et décriminaliser le sexe".


A l'opposé de leur art, ils se montrent très discrets sur leur liaison dans les interviews. Ils se sont mariés en secret en 2008. 

Ils se montrent également très discrets sur leur façon de travailler et sur l'apport de chacun. "Gilbert & George créent chaque œuvre à partir d’images isolées et de négatifs photographiques qui sont superposés en chambre noire. Les sujets se détachent sur un fond noir, puis les copies photographiques sont coloriées à la main. La composition est ensuite montée en utilisant un système de numérotation de chaque copie dans le quadrillage et en suivant la séquence numérotée pour obtenir l’image finale" (extrait de la biographie des artistes réalisée par le Musée Guggenheim de Bilbao).

Le photomontage manuel a désormais cédé la place au photomontage par ordinateur. Ils disent se laisser guider par leurs pensées et leurs émotions et être eux-mêmes surpris de leurs créations. 



- GILBERT (né en 1942) & GEORGE (né en 1943), Bleeding Medals from the Jack Freak Pictures series, 2008,
302 x 444 cm.


"En racontant notre vie à travers nos tableaux, nous établissons un dialogue avec le public (...) Notre art évolue avec nous puisqu'il reflète nos pensées, nos actions, et même nos transformations physiques".


"Notre art prend sa source dans la vie et non dans l'histoire de l'art".


Ils n'ont pas échappé cependant à l'influence de l'art de la première moitié et du milieu du XX° siècle, tant par leur provocation, leur art de la performance, leur fusion entre art et vie, leur utilisation de la vidéo et du photomontage, leur utilisation du langage, leur autoportrait en costume... 

Leurs photomontages colorés, proches du vitrail ou du mur taggé, ont pris plus d'ampleur ces dernières décennies, arrivant à des "tableaux" (comme ils les appellent) parfois monumentaux de 6 m sur 11. Datant de 2016, leur triptyque, Old Beard Ruin, atteint même 4 mètres de haut sur près de 23 mètres de long, immergeant le spectateur dans l'oeuvre.



- Vue de l'Exposition, "Gilbert & George : The Art Exhibition", novembre 2015-mars 2016, Hobart, MONA (Tasmanie).
VOIR SUR VIMEO LA PRÉSENTATION DE L'EXPOSITION PAR GILBERT & GEORGE



Ils ont reçu le prix Turner en 1986 et ont représenté le Royaume-Uni à la Biennale de Venise en 2005. La Tate Modern (Londres) leur a consacré une grande rétrospective de février à mai 2007.




Âgés de près de 75 ans, ils continuent à créer et à (s')exposer. Voir ci-dessous l'Exposition célébrant leur 50 ans de carrière en 2017, The Beard Pictures (2016).



VOIR LA VIDÉO (1 MN 40, 2017) DE LEUR EXPOSITION EN COURS 
À LA GALERIE THADDAEUS ROPAC DE PANTIN,
GILBERT & GEORGE, THE BEARD PICTURES,
DU 9 NOVEMBRE 217 AU 13 JANVIER 2018.




VOIR LA VIDÉO SOUS-TITRÉE EN FRANÇAIS (1 MN 34, 2017) 
DE LA PRÉSENTATION PAR LES DEUX ARTISTES DE L'EXPOSITION,
GILBERT & GEORGE, THE BEARD PICTURES,
GALERIE ALBERT BARONIAN, BRUXELLES, NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017.



"We want to be immortal. And immoral".




VOIR L'ARTICLE EN LIGNE DE PIERRE SAURISSE