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samedi 19 novembre 2016

618-EUGÈNE DEGAND (1829-1911), PHOTOGRAPHE À NICE-6



- DEGAND Eugène (1829-1911), Quai Masséna, vers 1872-1874,
carte de visite, tirage albuminé de 10,5 x 6 cm contrecollé sur carton épais de 11,8 x 7,2 cm, Collection personnelle,
cette même photo existe en vue stéréoscopique, 8,5x10,7 cm et en 8x6 cm (années 1870).
Une prise de vue entre les palmiers, dans la courbe du Paillon, près du jardin public, avec les figurants habituels du photographe : l'homme moustachu, au pantalon au filet noir sur la couture, et la femme à l'ombrelle. Par contre, sur la droite, apparaît ici un homme à la barbichette noire, longue et frisée qui est rarement photographié par Eugène Degand mais que l'on retrouve parfois seul, sur les photos de la région de Nice mais également sur celles d'Annecy (Eugène Degand lui-même ?).


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Au bout de quelques semaines de recherches sur la vie et l'oeuvre du photographe Eugène Degand (1829-1911), il semble nécessaire de faire le point.
Né à Lille, rien n'est connu de son enfance et de son adolescence. Où achève-t-il sa formation de peintre (Paris ?) ? Vit-il uniquement, dès 1857, de son activité de peintre jusqu'à ses trente ans ? 

Sa participation à une "Exposition des Beaux Arts" à Toulouse, en 1862 nous révèle son adresse de l'époque : "Degand (Eugène), à Paris". Il y expose un tableau orientaliste (n° 87 du Catalogue, page 40), Le marché à la viande de Biskara (Biskra, Algérie)

A quelle date et auprès de qui se forme-t-il à la photographie (Photographe Breveté) ? Connaît-il Charles Nègre ou Jean Walburg de Bray avant sa venue sur Nice ? A quelle(s) date(s) vient-il sur la Côte d'Azur ? Commence-t-il par y faire des séjours hivernaux ? De quand datent son installation niçoise, l'ouverture de son atelier et de son magasin ?

Eugène Degand est signalé dans les annuaires niçois comme "Peintre de genre, place Saint-Etienne, 18", dès 1864 et 1865 mais une lecture attentive des listes professionnelles de ces mêmes annuaires permet de le voir également nommé sous la mention de, "Marchand de Lingerie" (commerce tenu par son épouse ?). 

Il est donc probable qu'il quitte Paris au cours de l'année 1863 pour s'installer à Nice. L'existence de photographies datées permet d'attester de la pratique photographique d'Eugène Degand sur Nice et sa région dès l'année 1866, et il semble que, dès cette époque, ce dernier possède déjà son atelier place Saint-Etienne mais également son magasin au n° 6 rue Paradis (adresse précisée au recto de ses photographies ; la rue Paradis existe déjà sur un plan de Nice daté de 1856). Rien n'empêche d'envisager que des séjours à Nice soient cependant antérieurs de quelques années (vers 1859-1863 ?). 


Eugène Degand n'affiche au départ (annuaires) que sa fonction de "peintre" (il expose au Salon de Paris, de 1857 à 1868 ; cf. un tableau de Venise, page 34-35), même s'il pratique déjà la photographie (vues stéréoscopiques et portraits) puis, dans les années 1870, les deux fonctions de "peintre et photographe" (annuaires, publicités, verso des photographies, ouvrages). Il n'affiche plus que la seule fonction de "photographe" dès 1883, sans que cela puisse signifier pour autant l'arrêt total de son activité de peintre (portraits et paysages de petit format).

Dès le début des années 1870 (et peut-être jusqu'au début des années 1890), sa présence est attestée les étés dans la région d'Aix-les-Bains (site du patrimoine d'Aix-les-Bains) et surtout d'Annecy (vues urbaines et paysages naturels) où il suit le flux des touristes étrangers (comme les hôteliers et biens d'autres professions). Il édite des photos sur carton en série (vues stéréoscopiques de 8,5x17 cm, cartes de visite de 7,5x11,5 cm, cartes cabinet, 10x15, 13x18 cm...), dès la période 1875-1882 (ce que semble indiquer son cachet au verso) et il publie des séries ("Savoie Pittoresque") et des recueils de photos d'Annecy et sa région dès les années 1880 (cf., le n° 3 de la vente aux enchères du recueil, Annecy, 1889, composé de 11 photographies). 

Il semble qu'il n'ait jamais eu de magasin dans cette région mais il est probable qu'il s'y soit associé avec le photographe et éditeur suisse Auguste Pittier (1845-1920) qui possédait, dès 1876, un atelier à Bonneville puis, dès 1888, une succursale à Annecy. La même photo peut être signée Pittier ou Degand. Un ensemble de 10 photographies conservé par la BnF atteste notamment de la signature des deux hommes. 



- DEGAND Eugène (1829-1911) et PITTIER Auguste (1845-1920), Le Lac d'Annecy, Vue prise du Nord, 1887,
don de M Grivaz, maire d'Annecy, à la Société de Géographie (Paris) en 1887,
cf., l'image sur Gallica.



Les photographies d'Eugène Degand, parfois reproduites dans les bulletins du Syndicat d'Initiative d'Annecy, étaient en vente chez plusieurs libraires-éditeurs de la ville (L. Bernaz et L'Hoste et Cie), montées sur d'épais cartons noirs comme le révèle Georges Grandchamp ("Histoire de la photographie à Annecy avant 1940", Annesci, T 28, 1987) mais également sur des cartons colorés (vues stéréoscopiques) dans la Librairie C. Burnod (série intitulée Annecy et ses environs). Enfin, certaines épreuves (comme dans la région niçoise) étaient peintes (aquarelle) à la main (photos conservées à la BnF : cote EO-336-BOITE FOL A).

J'en profite pour remercier ici les responsables et les personnels de la BnF et ceux des Archives Départementales de Haute-Savoie qui ont eu la gentillesse de me communiquer des renseignements. A Annecy, ils ont même, pour l'occasion, été jusqu'à dépouiller un fonds photographique (fonds Georges Granchamp, 5 J) qui s'est avéré contenir de nombreuses photographies d'Eugène Degand.

Cette activité annécienne permet d'attester de la pleine activité de photographe d'Eugène Degand pendant les années 1880-1890. En effet, je commençais à avoir des doutes et me demandais s'il n'avait pas, dès cette époque, réduit son activité pour se contenter d'exploiter son fonds existant. Ce n'est donc pas le cas. Ce qui m'avait amené à me poser cette question me semble intéressant car cela interroge sur la subjectivité du chercheur.

Je venais de constater que le photographe Jean Giletta mélangeait dans l'édition de son album intitulé, Provence - 19 janvier-6 février 1892 (BnF, cf. l'ouvrage sur Gallica) des photographies récentes et personnelles avec celles de Jean Walburg de Bray (notamment F. 20) datant des années 1870, ce qui m'a éclairé. Naïvement, je pensais qu'une édition de photographies régionales veillait à présenter des photographies très récentes reflétant les lieux. C'est certainement le cas pour les lieux urbains en constante évolution mais moins le cas pour des vues davantage pérennes et notamment les paysages naturels. 

Je me suis donc demandé si Eugène Degand faisait de même. Et bien, oui. Dans le Plan-Album de la Ville de Nice (édition augmentée de 1882-83), le tirage albuminé original qui permet d'individualiser l'édition (collé sur l'encart publicitaire qui lui est dédié en page 8), Palmiers des terrasses du Casino de Monte-Carlo, peut dater du milieu des années 1870 (Bibliothèque niçoise du Chevalier de Cessole). La photographie a en effet déjà été éditée en 1875 dans un album intitulé, Souvenir de Nice et ses environs (BnF), et la prise de vue date donc au plus tôt de sept ans. Elle se voit intégrée dans un Plan-Album de la Ville de Nice en 1882 qui montre parallèlement des vues du nouveau Casino de Monte-Carlo, inauguré en janvier 1879, entretenant l'ambiguïté



- DEGAND Eugène (1829-1911), Palmiers des terrasses du Casino de Monte-Carlo,
Leschevin Edmond et Langlois Edouard, Plan-Album - Nice & Monaco, sans date (fin 1881-début 1882),
 Paris, Imprimerie Mouillot, encart publicitaire, page 8, Nice, Bibliothèque du Chevalier de Cessole.

- DEGAND Eugène (1829-1911), Palmiers à Monte-Carlo, vers 1874-1875,
photographie extraite de l'album (F. 17), Nice et ses environs, 1875, 
 album de 25 photographies positives sur papier albuminé 
d'après des négatifs sur verre au collodion ; 32 x 41 cm (vol.), Paris, BnF, cf. l'album sur Gallica



La datation des photographies devient donc impossible si l'on en vient à considérer que, dans l'édition de 1875, la photo des Palmiers des terrasses du Casino de Monte-Carlo peut, là aussi, être antérieure de quelques années (entre 1863, date de l'ouverture du Casino, et 1875). En fait, ce n'est pas le cas, cette photographie des Palmiers étant par ailleurs vendue par Degand, montée sur carton dès le milieu des années 1870. 


- DEGAND Eugène (1829-1911), Terrasses du Casino de Monte-Carlo, vers 1875,
photos stéréoscopiques légèrement différentes des autres photos, Collection privée.


 - DEGAND Eugène (1829-1911), Terrasses du Casino de Monte-Carlo, tirage vers 1880-1882,
recto et verso d'un cliché du milieu des années 1870, Collection privée.



Il en existe d'ailleurs une version colorée à la main (aquarelle).


- DEGAND Eugène (1829-1911), Palmiers des terrasses du Casino de Monte-Carlo, vers 1875-1880,
aquarelle sur tirage albuminé, Collection privée.


Toute cette réflexion m'avait donc conduit à me demander si Eugène Degand ne se contentait pas de réutiliser son fonds ancien (vers 1865-1880) dès les années 1880, même si certaines architectures nouvelles fournissaient indubitablement de nouveaux sujets au photographe. Il s'avère donc que non. Eugène Degand est bien resté actif jusqu'au début des années 1890, quitte à mélanger dans ses ouvrages, comme les autres photographes de l'époque, des vues anciennes et des vues récentes.

Dans la région niçoise (comme dans la région annécienne) Eugène Degand disposait de points de vente dans des librairies à Monaco, Menton, Cannes et Nice (Librairie Joseph Viale, 19 avenue de la Gare, actuelle avenue Jean Médecin, dans les années 1880 comme pour Jean Walburg de Bray ?) mais également dans des magasins, comme l'opticien E.A. Pouzet à Nice ou encore le "Grand Bazar du Petit Paris" à Hyères (Var).

Les cachets répertoriés d'Eugène Degand (présents au dos des cartons sur lesquels les photographies sont contrecollées) s'avèrent des indices de datation fiables sauf le blason anglais présent de 1883 à la fin de sa carrière car il est tout autant utilisé pour de nouvelles prises de vue que pour des retirages de prises de vues antérieures, l'artiste exploitant son fonds ancien. Du fait de la datation de certaines photographies, il semble cependant qu'Eugène Degand ait d'abord épuisé son stock de cartons imprimés précédemment, et qu'ensuite, vers 1883-1884, il ait fait imprimer des nouveaux cartons au blason anglais qu'il a utilisés jusqu'à la fin de sa carrière.